
Je suis fatiguée.
Voilà sans doute l’une des phrases les plus banales de notre quotidien.
Mais récemment, je me suis demandé quelque chose : comment peut-on être fatigué pour autant de raisons différentes, et parfois même complètement opposées ?
On est fatigué parce qu’on a trop travaillé. Mais on peut aussi être fatigué parce qu’on s’est ennuyé toute la journée.
On est fatigué parce qu’on n’a pas assez dormi. Mais après une grasse matinée interminable, on peut aussi se lever avec l’impression d’avoir la tête dans du coton.
On est fatigué parce qu’on a besoin de vacances. Et parfois, on revient de vacances en annonçant qu’il nous faudrait quelques jours pour nous en remettre.
La chaleur nous fatigue. Le stress nous fatigue. Réfléchir nous fatigue. Faire du sport nous fatigue. Ne rien faire nous fatigue.
Certaines conversations nous épuisent parce qu’elles nous semblent désespérément stupides. D’autres parce qu’elles sont tellement stimulantes qu’elles exigent toute notre attention.
Même les gens passionnants peuvent être fatigants.
Même l’ennui fatigue depuis longtemps. Le verbe fatiguer, issu du latin fatigare, qui signifiait notamment « épuiser » ou « harasser », est utilisé dès le XVIIe siècle pour parler aussi de ce qui lasse par l’ennui.
Et histoire de ne pas nous sentir seuls, même les métaux fatiguent lorsqu’ils sont soumis de façon répétée à des efforts.
Décidément, la fatigue est partout.
Derrière notre très pratique « je suis fatigué » se cachent donc des réalités assez différentes : besoin de sommeil, épuisement physique, lassitude, saturation mentale, manque de stimulation…
Les chercheurs distinguent d’ailleurs parfois une fatigue « active », liée à une activité exigeante et prolongée, d’une fatigue « passive », qui peut apparaître dans des situations monotones et peu stimulantes.
Autrement dit, nous pouvons nous sentir fatigués après avoir été beaucoup sollicités… mais aussi dans des situations où nous l’avons été très peu.
Bien sûr, toutes les fatigues ne sont pas de simples histoires de rythme ou de stimulation. Certaines maladies, certains traitements ou certaines carences peuvent provoquer une fatigue importante et persistante. Et lorsqu’elle est inhabituelle, intense ou durable, la fatigue mérite évidemment d’être prise au sérieux.
Mais dans nos fatigues ordinaires du quotidien, je me suis posé une autre question.
Et si la fatigue était parfois une histoire de curseur ?
Je précise : ce n’est pas une nouvelle théorie scientifique que je viens d’inventer dans mon salon.
C’est simplement une question que je me pose.
Et si certaines de nos fatigues nous signalaient que le curseur est parti un peu trop loin dans un sens ou dans l’autre ?
Trop d’activité : ralentis.
Pas assez : remue-toi un peu.
Trop de sollicitations : laisse ton cerveau tranquille.
Trop peu de stimulation : trouve quelque chose qui t’intéresse.
Pas assez de sommeil : dors.
Des journées entières à ne rien faire : peut-être qu’il est temps de sortir.
Autrement dit, la fatigue ne nous dirait pas toujours : « Repose-toi. »
Elle pourrait parfois simplement nous souffler : « Change quelque chose. »
Peut-on vraiment échapper à la fatigue ?
Dormir dix heures par nuit ?
Cela ne résoudrait pas toutes nos fatigues.
Être en vacances dix mois sur douze ?
Je ne suis même pas certaine qu’au bout d’un moment nous ne finirions pas par être fatigués de ne rien faire.
Avoir un travail qui nous passionne ?
Certainement plus agréable qu’un travail qui nous ennuie, mais on peut aussi s’épuiser à faire quelque chose qu’on adore.
Peut-être cherchons-nous donc une solution qui n’existe pas : celle qui nous permettrait de ne plus jamais être fatigués.
Après tout, notre niveau d’énergie varie. Nous traversons des périodes d’effort, de stress, d’ennui, d’enthousiasme, d’activité et de récupération. Il serait finalement assez étonnant de nous sentir parfaitement en forme du matin au soir et du 1er janvier au 31 décembre.
Alors, plutôt que de chercher systématiquement à faire disparaître la fatigue, nous pouvons peut-être commencer par écouter un peu mieux ce qu’elle raconte.
La prochaine fois que je dirai « je suis fatiguée », je vais essayer de ne pas répondre automatiquement : « Il faut que je me repose. »
Je vais plutôt me demander :
Fatiguée, d’accord. Mais de quoi ?