
Il y a une phrase que j’entends assez régulièrement dans les discussions :
— « Ah non, moi, je suis cartésien. »
Parfois, elle existe dans une version légèrement plus élaborée :
— « Moi, j’ai fait des études scientifiques. »
Et là, généralement, je souris.
Cartésien : le mot qui clôt la discussion
Être sceptique face à quelque chose que l’on ne connaît pas, que l’on ne comprend pas ou pour lequel on estime ne pas disposer d’explication suffisante me paraît parfaitement légitime.
On peut questionner une affirmation.
Chercher d’autres explications.
Regarder ce que l’on sait réellement.
Distinguer ce qui est établi de ce qui ne l’est pas encore.
Tout cela me semble même plutôt sain.
Mais il y a une différence entre dire :
« Je ne sais pas comment l’expliquer. »
et dire :
« Puisque je ne sais pas l’expliquer, cela n’existe pas. »
La science n’a jamais tout su expliquer à un instant donné de son histoire.
Cela n’a jamais empêché les phénomènes d’exister avant qu’on ne sache les comprendre.
Et pourtant, « moi, je suis cartésien » est parfois utilisé comme une sorte de réponse définitive.
Je suis cartésien, donc je n’y crois pas.
Je n’y crois pas, donc cela ne peut pas exister.
Et puisque cela ne peut pas exister, inutile d’en discuter.
La démonstration est terminée avant même d’avoir commencé.
Ce qui est assez paradoxal pour une phrase censée revendiquer la rationalité.
La science n’est pas un titre de noblesse
La variante « moi, j’ai fait des études scientifiques » m’amuse encore davantage.
D’abord parce que moi aussi.
En sciences humaines, certes.
Et j’ai découvert assez tôt que, pour certaines personnes, cela ne comptait pas vraiment : les sciences humaines ne seraient pas de « vraies » sciences.
Messieurs Piaget, Durkheim et Kahneman — psychologue cognitiviste et prix Nobel d’économie en 2002 — auraient apprécié.
Les vraies sciences auraient des chiffres, des équations, des expériences, des laboratoires et, idéalement, quelques blouses blanches.
Ce qui tombe plutôt bien : pendant mes années de recherche en psychologie sociale expérimentale, j’avais des chiffres, des expériences et un laboratoire. Il se trouve même que je possède un diplôme de psychologie cognitive.
Pour la blouse blanche, en revanche, je reconnais volontiers une lacune dans mon cursus.
Mais le plus intéressant n’est finalement pas de savoir quelles disciplines mériteraient de rejoindre le club très fermé des « vraies sciences ».
C’est de se demander ce qui fait qu’une démarche est scientifique.
Car la science n’est pas un titre de noblesse que l’on acquiert avec un diplôme et que l’on peut ensuite déposer sur la table pour remporter toutes les discussions.
C’est une démarche.
On formule des hypothèses. On construit des méthodes permettant de les mettre à l’épreuve. On observe, on mesure, on analyse. On confronte ce que l’on pensait aux résultats obtenus.
Et surtout, on accepte une chose parfois assez inconfortable :
l’hypothèse de départ peut être fausse.
Quand le « bon sens » rencontre l’expérience
Et puis il y a quelque chose d’assez ironique dans tout cela : la psychologie sociale expérimentale est parfois bien plus « cartésienne » que ceux qui brandissent le mot.
Elle passe son temps à tester ce que nous appelons volontiers le « bon sens » par la méthode scientifique — hypothèses, protocoles expérimentaux, mesures, statistiques — et à montrer qu’il est souvent faux.
Biais de confirmation, conformisme, erreurs de jugement : ce qui nous paraît évident résiste parfois assez mal à l’expérience.
Autrement dit, elle ne demande pas au bon sens d’avoir raison.
Elle le met à l’épreuve.
Être ouvert d’esprit ne signifie pas tout croire
Il existe évidemment un piège inverse.
Être ouvert d’esprit ne consiste pas à considérer que tout est possible, donc que tout est vrai.
Ce n’est pas parce qu’un phénomène n’est pas expliqué que toutes les explications se valent.
Ce n’est pas parce que la science évolue que chacune de nos convictions personnelles finira un jour par être démontrée.
Le doute ne consiste pas à tout accepter.
Il consiste aussi à savoir distinguer ce que l’on sait, ce que l’on suppose, ce que l’on croit et ce que l’on ignore.
Et à accepter parfois une réponse assez peu spectaculaire :
« Je ne sais pas. »
Un cerveau scientifique reste un cerveau
Et puis il y a quelque chose que mes études m’ont appris et que je trouve particulièrement amusant dans ce genre de discussions :
un diplôme scientifique ne nous protège même pas contre notre propre cerveau.
Prenez un tour de magie.
Vous savez qu’il y a un truc.
Vous savez que la carte ne s’est pas réellement volatilisée, que le magicien n’a aucun pouvoir surnaturel et qu’une explication parfaitement rationnelle existe.
Vous pouvez être scientifique, sceptique, attentif et bien décidé à ne pas vous faire avoir.
Et pourtant…
La carte disparaît quand même sous vos yeux.
Tant que l’on ne vous a pas expliqué le tour, vous pouvez être incapable de comprendre ce qui vient de se passer.
Non parce que vous manquez d’intelligence ou d’esprit critique, mais parce que notre perception, notre attention et notre raisonnement ont leurs limites.
Et les connaître fait justement partie de la démarche scientifique.
La rationalité ne consiste donc peut-être pas à penser que notre cerveau saura toujours reconnaître ce qui est vrai ou faux.
Elle commence aussi par accepter qu’il puisse se tromper.
Quand « scientifique » devient un signe de supériorité
C’est peut-être cela qui me gêne finalement le plus dans certaines utilisations de « je suis cartésien » ou « j’ai fait des études scientifiques ».
« Je suis scientifique » devient :
« Je suis rationnel. »
Puis, presque naturellement :
« Si nous ne sommes pas d’accord, c’est probablement parce que moi je raisonne et que vous, vous croyez. »
D’un côté, la science, la rigueur, l’intelligence.
De l’autre, la croyance, la naïveté, la crédulité.
Le diplôme n’est plus seulement une formation. Il devient une sorte de certificat de supériorité intellectuelle.
Et c’est là que cela devient assez paradoxal.
Car avoir étudié la physique, la biologie ou l’astronomie ne vaccine personne contre les biais, les erreurs de raisonnement ou les certitudes injustifiées.
Pas plus qu’un doctorat en psychologie ne me donne raison sur tout ce qui concerne l’être humain.
La science devrait peut-être nous apprendre exactement l’inverse :
savoir beaucoup de choses n’empêche jamais de pouvoir se tromper.
Et Descartes dans tout ça ?
Je n’ai aucun problème avec les sceptiques.
Au contraire.
Je trouve infiniment plus intéressante une personne qui me dit :
« Je suis sceptique, mais expliquez-moi. »
Nous ne serons peut-être toujours pas d’accord à la fin.
Et ce n’est pas grave.
Parce qu’une discussion n’a pas nécessairement pour fonction de convertir l’autre à sa propre vision du monde.
Elle peut simplement permettre de questionner la sienne.
Alors la prochaine fois que quelqu’un me dira :
— « Moi, je suis cartésien. »
J’aurai probablement toujours envie de sourire.
Parce qu’au fond, le doute est sans doute beaucoup plus cartésien que la certitude.