Avons-nous tous les yeux verts ?

J’ai les yeux verts.

Je précise parce qu’apparemment, c’est un sujet plus compliqué qu’il n’y paraît.

Toute ma vie, j’ai rencontré des gens aux yeux noisette qui m’ont expliqué :

— Moi aussi, j’ai les yeux verts.

Ah.

Disons qu’ils sont verts avec un éclairage favorable. Un soir de pleine lune. Un jour d’orage. Quand tu sautes en l’air après t’être roulé nu dans l’herbe.

Mais verts.

Et puis un jour, j’ai commencé à m’interroger sérieusement sur cette fameuse rareté des yeux verts.

J’enseignais dans une classe où il y avait pas mal de tensions. Pour essayer de remettre un peu de coopération dans tout ça, j’avais organisé des activités en petits groupes.

L’idée était de les faire travailler ensemble, s’entraider et, accessoirement, arrêter de s’étriper.

Il y avait des exercices en rapport avec la communication, comme réaliser de petites vidéos, et d’autres nettement plus idiots.

Combien y a-t-il de fenêtres à l’étage ?

Combien de personnes portent telle couleur ?

Combien de personnes ont les yeux verts ?

Ils sont partis enquêter.

Et ils sont revenus avec leurs résultats.

De mémoire, près de 90 % de la classe avait les yeux verts.

90 %.

Je venais manifestement de découvrir une anomalie génétique majeure dans une salle de cours du Var.

Ou alors…

Les yeux verts avaient encore recruté.

Parce que c’est tout de même curieux.

Les yeux verts sont réputés rares. Très rares même : on estime généralement qu’ils concernent autour de 2 % de la population mondiale.

Et pourtant, dès qu’on commence à demander autour de soi qui a les yeux verts, la population semble augmenter à une vitesse assez spectaculaire.

Il faut dire que cette rareté leur donne sans doute une partie de leur charme.

Un jour, dans la rue, un homme m’a regardée et m’a demandé :

— Vous pouvez me prêter vos yeux ? J’ai un rencard.

Difficile de faire une étude scientifique avec un échantillon d’une personne, mais au moins celui-là semblait considérer qu’ils pouvaient constituer un avantage compétitif.

J’en étais donc là de ma vie : propriétaire de deux yeux verts, observant avec une certaine suspicion l’arrivée régulière de nouveaux membres dans le club.

Jusqu’à ma rencontre avec une experte en iridologie.

Elle me regarde attentivement.

— Oh, vous avez de beaux yeux bleus !

Alors celle-là, on ne me l’avait jamais faite.

Jamais.

J’avais eu vert, évidemment. Éventuellement des nuances. Mais bleu ?

Elle m’explique alors que, selon sa formation, il existe en gros deux grandes catégories : les yeux bleus et les yeux marron.

Et que les miens sont bleus.

Avec du jaune dedans.

Du jaune qui, selon elle, pouvait d’ailleurs révéler un problème de santé.

Je ne me prononcerai pas sur le diagnostic.

En revanche…

Bleu + jaune.

Vert, donc.

Voilà comment, après avoir passé des années à regarder d’un œil légèrement suspicieux les propriétaires d’yeux noisette qui réclamaient leur carte de membre, j’ai fini par découvrir que je pouvais moi-même être expulsée du club.

Alors, les yeux verts sont-ils vraiment si rares ?

Sans doute.

Mais à voir le nombre de personnes qui revendiquent leur appartenance au club, leur rareté est parfois difficile à percevoir au quotidien.

Je consens donc à assouplir les conditions d’admission.

Un peu.

Pour les cas nécessitant une pleine lune, un orage et une roulade nue dans l’herbe, en revanche, le dossier sera étudié en commission.

Et après toutes ces années à défendre jalousement les yeux verts, je dois tout de même faire un aveu.

Personnellement, j’adore les yeux noirs.

Retour en haut