
La gentillesse est probablement l’une des qualités auxquelles j’accorde le plus de valeur.
Et par gentillesse, je ne parle pas seulement de sourire aux gens et de ne pas leur claquer la porte au nez.
Je parle de cette disposition qui fait que l’on trouve assez naturel d’aider quand on le peut, de donner, de partager, de prendre soin, d’être attentif. De penser au petit détail qui fera plaisir. De prendre quelques minutes pour faciliter la vie de quelqu’un. De se demander comment va l’autre. Et parfois de faire quelque chose pour lui sans même qu’il ait eu besoin de le demander.
En psychologie, on parlerait notamment de comportements prosociaux : des comportements volontaires destinés à bénéficier à quelqu’un d’autre.
Certaines de ces façons d’être s’apprennent probablement. Par l’éducation, par les modèles que nous avons eus, par ce que la vie nous a enseigné.
Et puis il semble aussi exister des différences plus profondes de tempérament : chez certains, l’attention portée aux autres paraît presque spontanée.
Quelles qu’en soient les origines, chez les gens vraiment gentils, tout cela ne ressemble pas à un effort héroïque.
C’est simplement normal.
On aide parce qu’on peut aider.
On donne parce qu’on a envie de donner.
On prend soin parce que quelqu’un compte.
Et on ne tient pas nécessairement un livre de comptes pour savoir quand viendra le remboursement.
C’est précisément pour cela que j’aime tant la gentillesse.
Et précisément pour cela que je trouve assez fascinant qu’elle puisse encore être prise pour de la faiblesse.
Trop bon, trop con ?
L’expression résume assez bien le malentendu.
Parce que nous confondons facilement gentillesse, naïveté et faiblesse.
Comme si la bonté et la lucidité occupaient la même place dans le cerveau et que l’une ne pouvait se développer qu’aux dépens de l’autre.
Or on peut aimer aider et voir parfaitement quand quelqu’un en profite.
On peut être généreux et repérer un opportuniste.
On peut être attentionné et comprendre une manipulation.
On peut pardonner une maladresse sans l’avoir confondue avec une preuve d’affection.
Bref, on peut être gentil sans être idiot.
Ce que je donne ne vous appartient pas
C’est peut-être là que commence le véritable malentendu.
Quand quelqu’un est naturellement disponible, aidant ou généreux, on peut finir par oublier qu’il choisit de l’être.
Au début, il rend service.
Puis il rend souvent service.
Puis on prend l’habitude qu’il rende service.
Et quelque part en chemin, ce qui était librement offert peut finir par ressembler à un droit acquis.
Puisqu’il le fait toujours.
Puisque ça ne semble pas le déranger.
Puisqu’il est gentil.
Jusqu’au jour où il ne le fait plus.
Et la réaction peut alors être étonnante.
« Mais pourquoi ? »
Comme si cette personne venait de retirer quelque chose qui appartenait à l’autre.
Pourtant, rien n’a été retiré.
Quelqu’un a simplement cessé de donner.
La gentillesse dit quelque chose de la manière dont je choisis de me comporter avec les autres.
Pas de la manière dont je les autorise à se comporter avec moi.
Et surtout, elle ne leur donne aucun droit permanent sur ce que j’ai choisi, jusque-là, de leur offrir.
Et puis arrive H
Parce qu’il y a aussi tout ce que la personne gentille laisse passer.
A.
Puis B.
Puis C, D, E, F et G.
Pas forcément parce qu’elle ne les a pas vus.
Parfois simplement parce que tout ne mérite pas une guerre.
Parce qu’on peut comprendre une maladresse. Pardonner un écart. Donner une deuxième chance. Décider qu’une contrariété ne vaut pas l’énergie d’un conflit.
Et puis arrive H.
Et à H, elle dit stop.
Celui qui reçoit le stop, lui, ne voit parfois que H.
« Mais enfin ! Tout ça pour ça ? »
Non.
H, tout seul, n’était peut-être pas si grave.
Le problème, c’est qu’il est arrivé après l’alphabet.
Et c’est parfois à cet instant que la personne que l’on trouvait si gentille devient soudain, selon les versions, dure, susceptible, égoïste ou méchante.
Elle n’a pourtant pas nécessairement changé.
Elle vient simplement de rendre visible une limite que les autres avaient fini par oublier.
Être gentil n’oblige pas à le rester avec tout le monde
On peut être gentil et dire non.
On peut être gentil et se mettre en colère.
On peut être gentil et ne plus rendre service.
On peut être gentil et cesser de répondre.
On peut même être profondément gentil et décider que quelqu’un n’a plus sa place dans notre vie.
Ce n’est pas une contradiction.
Car la gentillesse n’est pas un contrat par lequel on s’engage à rester éternellement disponible pour tous ceux qui ont un jour bénéficié de notre attention.
Et poser une limite ne transforme pas soudain une personne gentille en personne méchante.
Cela signifie simplement qu’elle aussi décide à qui elle donne son temps, son énergie, son attention ou son affection.
Je continuerai donc à préférer les gens gentils
Pas parce qu’ils disent oui à tout.
Pas parce qu’ils ne se mettent jamais en colère.
Et certainement pas parce qu’ils seraient incapables de voir la méchanceté, l’égoïsme ou l’opportunisme chez les autres.
Je les aime précisément parce que leur gentillesse peut coexister avec cette lucidité.
Ils voient.
Ils comprennent.
Et tant que cela leur semble possible et juste, ils continuent malgré tout à aider, donner, prendre soin et faire attention aux autres.
Mais si vous avez la chance d’avoir quelqu’un comme ça dans votre vie, peut-être vaut-il mieux ne pas confondre sa gentillesse avec une permission.
Parce que ce qu’il vous donne librement ne vous appartient pas.
Et le jour où il décide de ne plus vous le donner, il n’a pas cessé d’être gentil.
Il a simplement cessé de l’être avec vous.