Champion du monde de la joute verbale

Il m’arrive d’assister à des joutes verbales qui me laissent perplexe.

Sur les réseaux sociaux notamment.

Y compris professionnels.

Quelqu’un intervient avec beaucoup d’assurance, parfois assez agressivement. Il répond à côté de ce qui a réellement été dit, fournit au passage des arguments qui ne servent pas forcément sa cause, attire l’attention sur ce qu’il aurait peut-être mieux valu laisser discret… et semble pourtant parfaitement satisfait de sa prestation.

Mieux : il arrive que quelques spectateurs viennent le féliciter.

Et je reste devant mon écran avec une question :

Est-ce que nous venons vraiment d’assister à la même scène ?

Parce que de mon côté, j’ai parfois vu quelqu’un se tirer successivement une balle dans chaque pied tandis que, de l’autre, on semblait célébrer une remarquable démonstration de tir de précision.

Comment est-ce possible ?

Encore faudrait-il savoir ce que signifie « gagner »

C’est probablement le premier problème.

Lorsque nous assistons à une discussion un peu musclée, nous imaginons assez facilement qu’il existe une sorte de résultat objectif.

Quelqu’un a gagné. Quelqu’un a perdu.

Mais gagné quoi ?

Avoir eu le dernier mot ? Ne pas s’être laissé faire ? Défendre un collègue, son entreprise ou ses convictions ? Montrer qu’on connaît le sujet ? Faire taire son interlocuteur ? Convaincre les personnes qui assistent à l’échange ?

Ce ne sont pas du tout les mêmes objectifs.

Nous pouvons sortir d’une discussion extrêmement satisfaits parce que nous avons répondu.

Pendant ce temps, quelqu’un qui a assisté à la scène peut penser que nous aurions précisément été beaucoup plus convaincants si nous nous étions abstenus.

Nous pouvons avoir le sentiment d’avoir brillamment défendu notre entreprise alors que notre intervention vient surtout d’attirer l’attention sur elle.

Nous pouvons même nous féliciter d’avoir eu le dernier mot.

Ce qui ne signifie pas nécessairement que nous avons gagné.

L’autre est peut-être simplement parti faire autre chose.

De l’intérieur, tout était parfaitement logique

Il existe une difficulté supplémentaire : nous n’assistons pas à notre propre comportement depuis la même place que les autres.

Lorsque nous intervenons dans une discussion, nous connaissons nos intentions.

Nous savons pourquoi nous répondons.

Nous connaissons le contexte.

Nous savons ce qui nous a agacés, ce que nous essayons de défendre, ce que nous avons voulu dire et pourquoi nous avons choisi tel argument.

Bref, nous disposons du commentaire audio.

Le spectateur, lui, n’a que le film.

Il voit ce que nous avons effectivement dit.

La manière dont nous l’avons dit.

La pertinence de notre réponse par rapport au propos initial.

Et l’effet que notre intervention produit dans l’échange.

Nous pouvons donc nous dire :

« J’ai défendu mon point de vue. »

Pendant qu’il pense :

« Elle vient surtout de se ridiculiser. »

Aucun petit voyant rouge ne s’allume nécessairement dans notre tête pour nous annoncer que les deux évaluations sont en train de diverger.

Et puis il y a les copains

La situation devient encore plus intéressante lorsque d’autres personnes viennent approuver notre intervention.

Un « exactement ! », un commentaire de soutien, quelques félicitations, plusieurs pouces levés…

Et voilà notre perception confortée.

Après tout, si plusieurs personnes pensent que notre réponse était excellente, c’est bien qu’elle l’était.

Pas forcément.

Parce que ces personnes ne constituent pas nécessairement un échantillon représentatif de l’humanité.

Nous évoluons dans des groupes professionnels, amicaux, familiaux ou idéologiques qui partagent une partie de nos références et de nos façons de voir les choses. Nous sommes aussi plus enclins à soutenir ceux dont nous nous sentons proches.

Une petite communauté peut donc parfaitement valider une intervention que des personnes extérieures au groupe percevront très différemment.

Et c’est là que la joute verbale devient particulièrement intéressante : les applaudissements de notre camp peuvent nous renseigner sur notre camp beaucoup plus que sur l’effet que nous avons réellement produit.

Le problème de l’effet produit

C’est peut-être ce qui me fascine le plus dans certaines de ces scènes.

Nous pouvons être tellement concentrés sur ce que nous voulons faire que nous voyons moins bien ce que nous sommes effectivement en train de faire.

Nous voulons défendre quelqu’un et nous le mettons au centre de l’attention.

Nous voulons protéger l’image d’une organisation et nous établissons nous-mêmes publiquement un lien que personne n’avait fait jusque-là.

Nous voulons démontrer notre expertise et notre agressivité conduit surtout les lecteurs à s’interroger sur notre maîtrise du sujet.

Nous voulons décrédibiliser quelqu’un et nous donnons envie aux spectateurs d’aller voir qui il est… et de découvrir qu’il est finalement beaucoup plus crédible que nous.

Autrement dit, notre intention et notre résultat peuvent prendre des directions parfaitement opposées.

Ce n’est d’ailleurs pas propre aux réseaux sociaux.

On retrouve facilement le phénomène en réunion, dans une dispute familiale, lors d’un conflit professionnel ou dans n’importe quelle situation où nous sommes suffisamment engagés pour avoir très envie d’avoir raison.

Mais les réseaux sociaux lui offrent une caractéristique supplémentaire assez savoureuse :

il y a un public.

Et ce public ne voit pas nécessairement la scène avec nos yeux.

Heureusement, les biais, c’est surtout chez les autres

Nous avons une certaine facilité à repérer les raisonnements biaisés chez autrui.

Les nôtres sont beaucoup plus discrets.

C’est assez logique : lorsqu’une conclusion nous paraît parfaitement raisonnable, nous n’avons aucune raison spontanée de nous dire que notre raisonnement est peut-être en train de nous arranger.

Nous ne pensons pas :

« Tiens, je suis probablement en train d’interpréter cette situation d’une manière particulièrement favorable à l’image que j’ai de moi-même. »

Nous pensons plutôt :

« Non mais là, franchement, c’est évident. »

La psychologie a même un nom pour une partie de ce phénomène : le biais de tache aveugle. Nous avons tendance à détecter plus facilement certains biais chez les autres que chez nous-mêmes.

Ce qui permet parfois cette merveilleuse situation dans laquelle deux personnes sont absolument certaines d’être les seules à analyser objectivement ce qui vient de se passer.

Mais si je vous raconte tout ça…

Il serait évidemment très confortable d’en rester là.

J’observerais tranquillement les autres se lancer dans des joutes verbales catastrophiques, confortés par quelques applaudissements, tout en me félicitant intérieurement de ma remarquable lucidité.

Ce serait pratique.

Mais peu sérieux.

J’ai certes quelques raisons professionnelles d’être particulièrement attentive aux mots que j’emploie et à l’effet qu’ils peuvent produire : j’ai passé une bonne partie de ma vie à étudier la psychologie et à travailler dans la communication.

Cela ne me rend pas infaillible.

L’expertise peut donner des outils pour repérer certains mécanismes. Elle ne permet pas de sortir de son propre cerveau pour regarder chacune de ses interventions avec les yeux de ceux qui les reçoivent.

Alors, lorsque je suis particulièrement contente d’une réponse, je me pose une petite question avant d’appuyer sur « publier » :

Est-elle vraiment brillante ?

Ou est-elle brillante uniquement depuis l’endroit où je la regarde ?

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