
Je dois reconnaître quelque chose : les images de violences me choquent profondément.
Je vis dans un monde où les gens se saluent, se tiennent la porte, échangent quelques mots aimables. Pas dans un monde idéal, évidemment. Je connais les conflits, les injustices et les comportements désagréables.
Mais je reste sidérée lorsque je vois des vitrines fracassées, puis des personnes entrer tranquillement dans les magasins pour se servir, presque comme si elles allaient cueillir des cerises dans leur jardin.
Je sais bien que les images ne me disent pas ce qui se passe dans leur tête. Mais cette apparente banalité du geste me trouble.
Comment peut-on, dans une même société, considérer comme parfaitement naturel de remercier quelqu’un qui nous tient la porte et, dans d’autres circonstances, sembler trouver tout aussi naturel de s’emparer de ce qui ne nous appartient pas ?
À quel moment ce qui ne se fait pas devient-il quelque chose qu’on s’autorise à faire ?
Ce petit « ça ne se fait pas » qui organise nos vies
Nous respectons chaque jour une quantité impressionnante de règles sans même y réfléchir.
Certaines sont inscrites dans la loi. D’autres relèvent simplement de la vie en société.
Nous faisons la queue, nous respectons les biens d’autrui, nous ne frappons pas notre voisin parce qu’il nous agace.
Et ce n’est pas seulement la peur d’une sanction qui nous retient.
Le psychologue social Tom Tyler a notamment montré que le respect des lois dépend aussi de la légitimité que nous leur accordons. Nous ne nous comportons pas correctement uniquement parce qu’un gendarme pourrait surgir derrière un arbre.
Nous avons intériorisé des règles.
Mais il existe une distinction particulièrement intéressante en psychologie sociale, étudiée notamment par Robert Cialdini : celle entre les normes qui nous disent ce qu’il convient de faire et celles qui nous renseignent sur ce que les autres font réellement.
Et les deux ne coïncident pas toujours.
Tout le monde sait qu’il est interdit de voler.
Mais lorsqu’une vitrine a été brisée et que plusieurs personnes commencent à se servir, un autre message peut apparaître : ici, maintenant, certains franchissent cette limite.
Cela ne signifie pas que le vol devient légal, ni que tous les spectateurs vont se précipiter dans le magasin.
Mais ce que font les autres peut influencer notre perception de ce qui est possible, toléré ou acceptable dans une situation donnée.
Et c’est là que les choses deviennent intéressantes.
Quand le groupe change les règles
J’ai parfois cette réflexion un peu provocatrice en voyant certains comportements :
Ce jeune qui vient de fracasser une vitrine agirait-il exactement de la même manière si sa mère se tenait à côté de lui ?
Je n’en sais rien.
Mais nous ne nous comportons pas nécessairement de la même façon devant nos parents, nos collègues, nos amis ou un groupe d’inconnus.
Le regard des autres compte. Et surtout, le regard de ceux dont nous recherchons l’approbation.
On a longtemps imaginé que les individus perdaient toute capacité de discernement lorsqu’ils se retrouvaient dans une foule.
Les recherches plus récentes montrent quelque chose de bien plus subtil : le groupe ne nous prive pas nécessairement de règles. Il peut nous conduire à adopter celles qui paraissent importantes à ses membres.
Et ces règles peuvent être parfaitement pacifiques.
Personnellement, j’adore les flash mobs. Voir des inconnus se réunir soudain pour chanter ou danser ensemble me procure toujours une vraie joie.
Voilà aussi ce qu’un groupe peut produire : de la coopération, de l’enthousiasme, le plaisir de faire quelque chose ensemble.
À l’inverse, dans certains contextes, l’affrontement ou la destruction peuvent devenir des comportements valorisés.
Cela ne signifie évidemment pas qu’une manifestation conduit nécessairement à la violence, ni que tous ceux qui se trouvent au milieu d’une foule partagent les intentions de ceux qui cassent.
Le groupe ne rend pas automatiquement violent. Mais il peut contribuer à modifier ce que chacun considère comme acceptable.
Comment réussissons-nous à nous donner raison ?
Reste une question.
Même si d’autres se comportent violemment, que devient notre propre conscience morale ?
C’est là qu’interviennent les travaux d’Albert Bandura sur le désengagement moral.
Nous sommes capables de justifier des comportements qui contredisent pourtant nos valeurs habituelles.
« Tout le monde le fait. »
« Ce n’est qu’une vitrine. »
« De toute façon, ils sont assurés. »
« Ce sont les autres qui ont commencé. »
Ces raisonnements peuvent permettre de minimiser les conséquences, de déplacer la responsabilité ou de présenter un acte condamnable sous un jour plus acceptable.
Ce qui est troublant, c’est que nous n’avons pas nécessairement besoin d’abandonner nos principes.
Nous pouvons simplement trouver une bonne raison de ne pas les appliquer cette fois-ci.
Évidemment, ces mécanismes n’expliquent pas à eux seuls pourquoi une personne commet un acte violent. Il existe aussi des situations de colère, de provocation, de détresse, des comportements délibérément prédateurs et bien d’autres facteurs.
Mais ils nous aident à comprendre comment certains interdits peuvent perdre, momentanément, leur pouvoir de frein.
Finalement, sommes-nous si civilisés ?
Face à certaines scènes, j’ai parfois l’impression que nous sommes revenus à l’époque où l’on assommait son voisin pour lui voler son morceau de mammouth.
Encore que je ne sois pas certaine que Cro-Magnon mérite cette réputation.
Car la violence ne correspond pas simplement à un retour de nos instincts primitifs. Elle peut aussi être profondément sociale, influencée par notre environnement, nos appartenances, nos interprétations et les justifications que nous nous donnons.
Et cela nous ramène à une question presque inverse.
Pourquoi tant de personnes, même en colère, même frustrées, même entourées de gens qui transgressent les règles, choisissent-elles de ne pas les imiter ?
Qu’est-ce qui fait que nos interdits tiennent, même lorsque personne ne nous surveille ?
Je crois que ce qui me bouleverse le plus dans ces images, ce n’est pas seulement la violence elle-même.
C’est de découvrir que ce petit « ça ne se fait pas », que je pensais si profondément partagé, ne constitue pas pour tout le monde une limite infranchissable.